Violences à/de l’École

, par Pierre Coutil

Violences à l’école, violences de l’École…

Violences à l’école : « Les élèves ont intégré l’idée qu’on ne peut rien faire contre eux », estime Luc Ferry sur Europe1 [1].

Certes.
Mais on peut aussi penser que les élèves ont intégré l’idée qu’on ne peut rien faire pour eux.

Vu du terrain, la question de se doter de sanctions efficaces est essentielle parce que nous, enseignant·es, n’y arrivons plus :
 au quotidien, les outils de recadrage ne fonctionnent plus et nous nous épuisons à une gestion de classe qui finit par devenir notre objectif principal de la journée au détriment des apprentissages ;
 nous sommes confronté·es, souvent sans recours, à une violence, que nous percevons comme grandissante, de la part des élèves, de la part des familles ;
 nous ne sommes pas suffisamment soutenu·e·s par notre hiérarchie, à cause de #PasDeVagues, à cause des indicateurs statistiques qu’il faut préserver, mais aussi parce qu’en définitive la hiérarchie non plus ne saurait comment faire : la question de la sanction est un impensé du ministère. Ainsi la réponse gouvernementale, après avoir été retardée faute de solutions disponibles, accouche d’un mélange de procédures bureaucratiques et de punitions déjà reconnues inefficaces au siècle dernier.

Par contre, la phrase de Luc Ferry révèle la violence des réacpublicains seulement capables de penser contre, la violence de leur idéologie réduite au "eux" contre "nous", la violence, en définitive, de leur vision de l’Éducation.

Car non, on ne peut éduquer contre, on ne peut enseigner contre, on ne peut pas même sanctionner contre. Car pour que la sanction soit comprise et ait un effet, il faut sanctionner pour. Pour poser une limite qui fait sens, pour tenir un cadre qui permet de (se) construire, pour permettre une socialisation de chacun·e qui ne soit pas juste un rapport de force, bref pour, au-delà des mots et des principes, une mise en actes de nos valeurs.

Le retournement de la phrase de Luc Ferry révèle, elle, la violence de notre système scolaire qui, en dépit des efforts professionnels d’une partie des enseignant·e·s, trie, hiérarchise, sélectionne, crée de l’échec. La violence d’un système scolaire qui, d’après les études internationales, est un des plus inégalitaires du monde [2].

La violence de la duplicité des politiques éducatives et de la parole qui les porte, auxquelles Luc Ferry a grandement participé, dont Jean-Michel Blanquer est l’aboutissement.
Une parole qui dit « École de la bienveillance » quand l’ensemble du système, depuis les comités d’expert·es jusqu’aux enseignant·es de terrain, est en voie de caporalisation.
Une parole qui martèle depuis des décennies son objectif de « réussite de tous » quand notre système scolaire est le champion de la reproduction sociale, orientant peu à peu les élèves vers l’idée que tout cela n’est pas pour elles·eux.
Une parole qui ne tient pas ses promesses lorsqu’elle psalmodie « bienveillance, coopération, respect » alors que la société, et notamment le monde-du-Travail qui semble en être devenu la finalité première, fonctionne exactement à l’inverse : concurrence, individualisme, exclusion.

Qui pense encore que les établissements scolaires pourraient être des lieux hors-la-société où les élèves pourraient, sous l’autorité bienveillante de leurs enseignant·e·s, s’approprier et faire vivre les valeurs inversées de celles qui ont, passé le portail, construit ces mêmes élèves ?
Qui ça étonne encore ? La violence d’un système scolaire qui sous le masque de l’égalitarisme républicain n’est que le sas d’entrée d’une société individualiste, néolibérale et discriminatoire.

Oui, la question de sanctions efficaces doit être repensée et réactivée dans nos établissements car la violence des élèves envers les enseignant·es ou envers leurs camarades est injustifiable, inacceptable, insupportable.
Et nous, enseignant·es, en première ligne, bien souvent, du délitement social, n’en pouvons plus.

Mais rien ne sera efficace, ni dans nos classes ni dans la société, si nous faisons semblant d’oublier que la violence politique et sociale est première.